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L'Afrique – une region attrayante pour les affaires

Interview de M. Mikhaïl MARGUELOV au Journal « Russian View »

Mikhaïl MARGUELOV, représentant spécial du Président de la Russie chargé de la coopération avec les pays africains, Président du Comité du Conseil de la Fédération pour des Affaires étrangères, a parlé des événements en Ukraine et de leur probable influence sur la stratégie de la politique étrangère de Russie, ainsi que de la pratique et des perspectives de la coopération économique avec les pays en voie de développement.

RV. Le sujet principal à l'ordre du jour mondial de ces derniers mois est lié aux événements en Ukraine. Comment, à votre avis, les événements qui s'y déroulent peuvent influer sur la stratégie de la politique extérieure et de l'économie extérieure de la Russie? Est-il opportun à cette période difficile de parler de la nécessité de la diversification de la politique extérieure de la Russie, du développement de la coopération avec un maximum des partenaires économiques et en politique extérieure?

- La crise ukrainienne, qui est encore loin de sa résolution, ne changera point la géographie de la politique extérieure de la Russie. Comme auparavant, l'espace de la CEI restera parmi les priorités, et en outre les événements en Ukraine avec la construction de l'Union économique euro-asiatique consolideront cette priorité. Quelles que soient les sanctions prises contre nous, d'une manière ou d'une autre l'Union euro-asiatique restera un partenaire économique, étant donné que Bruxelles lui-même ne supportera pas ce régime de sanctions. Nous sommes ouverts à la coopération avec les USA, nous avons beaucoup d'intérêts contraires avec eux, mais beaucoup de questions d'ordre mondial ne peuvent être résolus avec satisfaction qu'en agissant conjointement. Les derniers succès dans «la diplomatie syrienne» montrent notre intérêt à coopérer avec les pays du Proche Orient, avec le monde arabe en général. La Russie retourne en Afrique. Nous sommes actifs dans la région Asie-Pacifique, en Amérique latine. Et toutes ces directions demeureront, elles embrassent le monde entier.

RV. Aujourd'hui on parle beaucoup des perspectives de la croissance des marchés en voie de développement. Certains experts mettent l'accent sur le ralentissement de la croissance économique de plusieurs pays en voie de développement, d'autres pronostiquent leur prochain boom économique. Comment la Russie juge-t-elle le rôle du monde en voie de développement dans l'économie globale, et comment compte-t-elle construire ses relations avec les pays respectifs?

- Malgré l'opinion répandue sur notre faible «engagement mondial», la Russie fait partie des 15 plus grands exportateurs du capital, et le nombre de compagnies répondant aux critères TNK ne se définit pas par une dizaine. Je ne parle plus de l'adhésion effective de la Russie à l'OMC. Les participants au marché international cherchent des niches favorables à l'écoulement des produits et l'investissement des capitaux. Et, par exemple, la même Afrique est une région qui se développe vite et qui est attrayante pour les affaires.

RV. Selon les estimations du FMI l'économie africaine qui se développe dynamiquement peut devenir la nouvelle locomotive de la croissance mondiale. Avec cela dans la conscience de masse cette partie du monde s'associe encore à une très grande échelle avec la pauvreté, les conflits militaires, et les épidémies. Vous fréquentez régulièrement cette région, vous voyez la situation de vos propres yeux – où est la vérité dans tout cela, à travers quelles transformations passe la société africaine?

-Effectivement en Afrique ce n'est pas tout qui est bien réussi – bien que les conflits ont diminué, mais ils sont encore à un niveau élevé, les événements en Libye ont rendu actifs les groupes terroristes dans une vaste région du Sahel jusqu'à la corne de l'Afrique les conflits interethniques et interconfessionnels ne cessent pas, ainsi que le rôle des tribus pour la possession des ressources naturelles etc. Néanmoins les réformes entreprises par les dirigeants des pays africains et l'intérêt de principaux joueurs du monde contribuent au développement économique de l'Afrique. Ainsi, bien que la crise mondiale ait touché l'économie africaine, mais selon l'avis des experts de haute compétence, elle va de nouveau croître à une période prévisible. Selon certains calculs, en 2020 le PIB du continent pourra atteindre 2,6 trillions de dollars, et les dépenses de consommation – 1,4 trillion. Donc la « vérité » est que malgré le front terroriste, l'Afrique se modernise. Et si le continent n'avait pas de perspectives économiques, il ne s'y déroulerait pas de guerres géoéconomiques entre les USA, la Chine et l'Union européenne. Ces derniers temps la Russie, ainsi que la Turquie et l'Iran sont entrés dans la liste des pays se livrant à une concurrence en Afrique.

La part de l'Afrique, selon différentes estimations, constitue 12% des réserves mondiales prospectées du pétrole et 11% de son exploitation mondiale. Et le rôle de l'Afrique parmi les exploitants pétroliers du monde va augmenter. Mais les grands pays du monde se livrent à une concurrence en Afrique non seulement pour avoir accès aux hydrocarbures. Les gisements des minerais de fer sur le continent sont estimés à 16 – 23 milliards de tonnes et de bauxite à 3,3 milliards de tonnes. L'Afrique est en tête en ce qui concerne les réserves des minerais de manganèse (400 millions de tonnes), de chrome (jusqu'à 700 millions de tonnes), de cobalt (0,5 million de tonnes), du diamant et de l'or. Le continent occupe la deuxième place en réserve des minerais de cuivre et d'uranium. Ainsi, nous avons là l'objet de la concurrence. Et enfin, aujourd'hui six des dix économies du monde qui croissent le plus sont africaines.

RV. Les traditions d'amitié et du soutien mutuel ont toujours été la carte de visite de la coopération russo-africaine. Vers la fin des années 1980 l'Union Soviétique comptait plus de 40 Etats-partenaires en Afrique avec lesquels elle avait signé des accords intergouvernementaux à long terme sur le commerce, des accords sur la coopération économique et technique avec beaucoup de pays. Des milliers d'Africains ont été formés dans les universités nationales. Cet héritage, a-t-il été conservé dans les relations russo-africaines, ou ces acquis ont été perdus après 1991 ?

-Effectivement l'Union Soviétique avait à l'égard de l'Afrique une stratégie d'Etat correspondant au climat international de l'époque et au régime politique.

Pendant l'opposition URSS – USA la présence en Afrique s'expliquait par des devoirs géopolitiques, y compris de défense sur les frontières lointaines. Les anciennes colonies adoptaient la voie du développement soit capitaliste, soit socialiste. Je vous rappelle que la XVe session de l'Assemblée Générale de l'ONU en 1960 avait adopté la Déclaration d'octroyer l'indépendance aux pays et peuples colonisés sur l'initiative de l'URSS.

En URSS un système d'instituts dirigeants travaillait sur la direction africaine. Les affaires africaines étaient gérées par le CC du PCUS, le ministère des Affaires étrangères, le ministère de la Défense, l'Institut Afrique de l'Académie des sciences de l'URSS, le Comité soviétique de la solidarité avec les pays d'Asie et d'Afrique, l'Association d'amitié avec les peuples de l'Afrique, le ministère du Commerce extérieur. Les spécialistes des questions africaines étaient préparés activement, et dans les établissements de l'enseignement on formait les étudiants africains. En Afrique au siècle passé, grâce aux efforts de l'URSS furent crées plusieurs centaines d'importants ouvrages économiques.

Cet héritage a, dans une certaine mesure, été conservé. Mais le temps passe, les générations changent, et il a besoin d'être consolidé. Aujourd'hui la Russie fait ses premiers pas dans l'élaboration d'une telle stratégie en se basant sur les nouveaux principes politiques et organisationnels. La pause forcée dans les relations russo-africaines des années 1990 a failli transformer la Russie sur ce continent en «un important participant aux jeux d'autrui». L'absence du «dossier africain» nécessaire affaiblissait notre influence dans le monde, portait préjudice à la sécurité de la Russie des menaces de l'islam extrémiste, ainsi qu'à l'économie qui, à mesure de sa croissance, a besoin de l'élargissement des débouchés et des marchés d'investissements.

Au plan politique nous perdions une partie des possibilités de soutenir nos principes, y compris ceux liés au respect du droit international.

Aujourd'hui la position de la Russie en Afrique est la non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats africains, miser sur le règlement des conflits en s'appuyant sur l'ONU et les organisations régionales du continent, de prime abord sur l'Union africaine. A notre avis, l'élément important dans la lutte contre le terrorisme est le renforcement des forces de sécurité des Etats sahéliens, la coopération de l'ONU avec l'Union africaine et la CDEAO.

RV. Les rythmes assez élevés de l'augmentation des exportations russes dans la région témoignent de l'intention de la Russie de rétablir ses positions perdues à la suite d'une pause de plusieurs années. Au XXIe siècle comment jugeriez-vous la coopération économique entre la Russie et l'Afrique, où sont les points de la croissance, et sur quels principes se construit de nos jours la coopération bilatérale ?

-Actuellement l'organisation des relations entre la Russie et l'Afrique est dénuée de coloration idéologique. Il s'agit de l'établissement des relations d'affaires mutuellement avantageuses, de l'aide humanitaire et de pacification aux pays du continent sur la base bilatérale et au niveau des organisations internationales. Le développement des relations russo-africaines est basé sur des conditions objectives qui dépendent de la place de la Russie et de l'Afrique dans le monde actuel. Du côté de la Russie c'est tout d'abord les intérêts économiques. La nécessité de les promouvoir sur le continent a suscité le dynamisme politique mutuel des dirigeants de la Russie et des Etats africains. Un essor économique attend l'Afrique, et cela va nécessiter le développement des infrastructures, l'agriculture, la production des marchandises de consommation courante, etc. Ces prévisions sont basées sur, entre autres, les transformations institutionnelles réalisées et que réalisent encore les pays africains. L'économie du continent devient de plus en plus équilibrée, et dans la croissance de l'économie africaine 50% reviennent aux branches du secteur réel. En d'autres termes, l'Afrique augmente constamment son attrait économique. Et le retour à une telle Afrique répond aux intérêts nationaux de la Russie.

Etant le représentant spécial du Président de la Russie chargé de la coopération avec les pays africains, j'ai visité presque tous les pays de l'Afrique, y compris ceux où la Chine est solidement implantée. Et j'ai été convaincu que tous ces pays veulent bien avoir une coopération économique avec la Russie, en outre, dans plusieurs cas on n'attend plus que les affaires russes s'installent. La Russie ne distingue pas les pays africains par rapport à leur penchant pour la Chine, les USA ou pour l'Union européenne, et elle est prête à la concurrence économique. Cela est naturel dans le monde où le marché est unique, mais les Etats sont nombreux. Ces derniers temps la Russie travaille activement en Afrique dans le cadre de BRICS.

La Russie repart en Afrique à « la ligne de départ ». Et jusqu'à présent sa présence sur le continent est soumise à la promotion des projets économiques concrets. L'héritage soviétique s'en va, l'influence précédente à l'aide des crédits de faveur, des dons de barrage et autres ne se fait plus de nos jours. Les compagnies russes ne sont pas en mesure de le faire, et l'Etat ne le fait pas. Comparativement il y a relativement peu de nos compagnies en concurrence en Afrique. Et s'il faut se guider sur un programme à long terme de relations commerciales et économiques avec l'Afrique, cela nécessite une stratégie géoéconomique qui demande des efforts de l'Etat pour sa réalisation.

Ainsi, l'essentiel dans la résolution du devoir géoéconomique du retour en Afrique est le renforcement du soutien de l'Etat aux affaires russes dans cette région. Les compagnies américaines, de l'Union européenne et particulièrement chinoises y bénéficient d'un tel soutien direct. Parce que la géoéconomie oblige les Etats à créer les conditions qui renforcent les capacités des économies nationales à concourir sur le marché mondial. Il est difficile de participer avec succès à la nouvelle répartition du revenu mondial et des ressources sans stratégie d'Etat, en ne se conformant qu'au principe « stimulant – réaction ».

RV. Ces derniers temps une vague des «révolutions arabes» a traversé les pays de l'Afrique du Nord, il y a eu des changements des dirigeants dans ces pays. La Russie, est-elle prête à coopérer avec les nouveaux pouvoirs au Maghreb? Dans la presse africaine il y a des craintes que le développement de la situation militaro-politique en Afrique du Nord peut, c'est-à-dire, «effrayer les investisseurs» et tout d'abord influer négativement sur les pays au sud du Sahara. Partagez-vous ces craintes?

-La Russie est prête à coopérer avec les nouveaux pouvoirs des pays de l'Afrique du Nord. Par exemple, en février de l'année en cours à Moscou le Président Vladimir POUTINE a rencontré le ministre de la Défense de l'Egypte, monsieur Abdel Fattakh as-SISSI avec le ministre des Affaires étrangères de ce pays, monsieur Nabil FAKHMI. Les parties ont convenu de construire l'avenir dans l'intérêt de nos pays et peuples. Il convient de noter qu'Abdel FATTAKH as- SISSI est un réel prétendant au poste de Président de la République de l'Egypte. C'est différent de la Libye ou la Tunisie, où la situation politique est instable. En ce qui concerne « la peur des investisseurs » dans les pays au sud du Sahara, elle peut exister, mais les avantages économiques l'emportent sur les risques politiques.

RV. Je voudrai vous poser la question suivante en tant que spécialiste du monde arabe et orientaliste: peut-on tirer des parallèles entre les événements qui se déroulent actuellement en Ukraine et le soi-disant printemps arabe? En février vous avez participé au XXIIe sommet de l'Union Africaine. Certainement que pendant vos pourparlers les sujets de l'Ukraine ont été soulevés. Comment les Africains réagissent-ils au développement de la situation autour de l'Ukraine?

-Je saurai en détails les réactions des Africains sur la crise ukrainienne bientôt à la session du Parlement panafricain. En ce qui concerne les parallèles entre les événements en Ukraine et «le printemps arabe», il y en a. La principale similitude est que ce sont les citoyens modérés et la jeunesse évoluée qui commencent les mouvements et les révolutions, mais ce sont les radicaux qui jouissent de leurs fruits: dans les pays arabes ce sont les islamistes, et en Ukraine ce sont les partisans de BANDERA.

RV. Dans ce numéro il y a un dossier spécial sur le Cameroun, qui, grâce à sa situation géographique et sa diversité culturelle, est aussi appelé l'Afrique en miniature. C'est une économie africaine qui se développe dynamiquement. Par exemple, en 2014 le Cameroun est en mesure d'augmenter la production du pétrole de 25%. Cela a été annoncé en janvier 2014 par la société nationale des hydrocarbures (SNH). Qu'en pensez-vous, que doit faire le business russe, peut-être les autorités russes pour concourir efficacement sur les marchés africains, y concourir sur un pied d'égalité avec le business chinois, par exemple? En votre qualité du représentant spécial du Président de la Russie chargé de la coopération avec les pays africains, quel souhait auriez-vous adressé au business russe?

-Dans nos relations avec l'Afrique il nous faut développer conjointement avec les structures gouvernementales la soi-disant force douce. Vous avez évoqué la Chine. Je vais citer les instruments qu'utilise ce pays pour consolider sa présence économique en Afrique.

A partir de l'année 2000, à l'interval de trois ans s'organisent des rencontres du soi-disant forum de la coopération « Chine – Afrique » (FOCAC). En 2000 le sommet s'est déroulé à Pékin, en 2003 à ADDIS-ABEBA, en 2006 encore à Pékin, et en 2009 à Charm EL-Cheikh. A ces forums de coopération se rencontrent les leaders des pays africains avec les dirigeants chinois, ils élaborent les programmes d'octroi des crédits et d'investissements. Dans les trois prochaines années les pays africains recevront des crédits pour un montant de 20 milliards de dollars US. 60 projets sont déjà accordés dans 30 pays. Actuellement il y a plus de deux mille compagnies chinoises dans plus de 50 pays africains, le volume total de l'investissement des capitaux de la Chine sur le continent constitue 45 milliards de dollars US.

C'est pourquoi je souhaite à notre business dans la direction africaine une étroite collaboration avec l'Etat.